EN ATTENDANT GROUCHY
UN : « J’ai trop grandi, quand j’était petit. » − « Maintenant, je ne grandis plus. » – « Quand on est grand, c’est pour la vie. » – « Il faut bien qu’on s’y habitue. »
DEUX : De qui c’est, ça ?
UN : Regardez donc, le gars qui arrive à bicyclette. Je crois bien que c’est Grouchy.
DEUX : Oui. Eh bien, depuis le temps qu’on l’attend, c’est pas trop tôt.
UN : Hé ! Hé ! Grouchy.
DEUX : Ah, je t’en fiche, oui.
UN : C’était pas Grouchy.
DEUX : Non, c’était Blücher.
UN : « Quand j’étais petit, j’étais pas grand. » − « Maintenant me v’là devenu – aussi grand que mes grands-parents : c’est fini, je n’grandirai plus. »
DEUX : De qui c’est, ça ?
UN : Regardez donc, le gars qui arrive sur son triporteur. Je crois que c’est Grouchy.
DEUX : Je ne vois que l’herbe qui verdoie et la route qui poudroie.
UN : Ce qu’on s’embête.
DEUX : Aussi, je vous l’avais dit que c’était pas à la gare Montparnasse qu’il fallait le prendre, le train !
UN : Oui, mais vous m’avez dit que c’était à la gare Saint-Lazare ! C’était pas vrai. Je ne vous ai pas cru.
DEUX : Mais, moi, je ne vous croyais pas non plus ! Et finalement, je vous ai suivi tout de même, à la gare Montparnasse. Vous avez sur moi une très mauvaise influence.
UN : Si quelqu’un nous avait dit : votre train, c’est à la gare d’Austerlitz qu’il faut le prendre, ça n’aurait rien arrangé, parce que nous ne l’aurions cru ni l’un ni l’autre.
DEUX : Oui, eh bien c’était pourtant vrai. C’était à la gare d’Austerlitz qu’il fallait le prendre, le train. À cette heure-ci, on serait chez Georges. On serait pas bêtement assis sur un tas de cailloux en pleine Beauce.
UN : Et en plein soleil.
DEUX : C’est ce que je reproche à la vérité, moi. C’est qu’il faut la connaître pour ne pas se tromper, et que c’est pas toujours commode. La vérité, pourtant, ça devrait s’imposer avec plus d’évidence que l’erreur, ou alors quoi, pas moyen de savoir si on se trompe.
UN : « Quand on grandit, c’est qu’on est p’tit. » − « Quand on est grand, c’est pour quoi faire ? » − « Ma tête a l’air d’un fruit confit » – « tout en haut de son belvédère ».
DEUX : C’est toujours du même auteur ?
UN : Oui, c’est de moi. J’aime bien la poésie. Y a rien de tel pour faire passer le temps.
DEUX : C’est pas le temps, qu’il faudrait faire passer. C’est l’autocar.
UN : Ça, je n’ai pas assez de talent.
DEUX : Jamais j’ai vu un soleil pareil.
UN : Ça, vous savez, si on avait pris le train à la gare d’Austerlitz, il ferait du soleil quand même.
DEUX : Pour en revenir à Grouchy, vous pouvez dire ce que vous voudrez, à la bataille d’Austerlitz, il n’y était pas.
UN : Bon ! Mais alors, Blücher, il n’y était pas non plus. Parce qu’ils étaient toujours tous les trois ensemble.
DEUX : Qui, tous les trois.
UN : Le troisième, je ne me rappelle plus le nom.
DEUX : Vous confondez avec les Marx Brothers. Je vous parle de Grouchy, je vous parle pas de Groucho. Ça aurait été du propre, la bataille d’Austerlitz, avec les Marx Brothers.
UN : Ah ben oui ! Ben ça a été du propre, la bataille d’Austerlitz !
DEUX : C’était très bien, la bataille d’Austerlitz. Trois empereurs, ils s’étaient mis pour la faire.
UN : Vous voyez bien qu’ils étaient trois.
DEUX : C’était pas les Marx Brothers. C’était l’empereur d’Autriche, l’empereur de Russie et puis Napoléon en personne.
UN : De là à dire que c’était un beau spectacle, y a loin. Moi la guerre, j’aime pas ça.
DEUX : Austerlitz, on peut pas dire que c’était une guerre.
UN : C’était une gare, peut-être !
DEUX : Austerlitz ? C’est devenu une gare par la suite, mais je vous parle de ce que c’était en 1805. C’était pas encore une gare, mais de là à dire que c’était une guerre, non, c’était une bataille.
UN : Mais pourquoi vous me parlez de ça, si c’est pas à cause de la gare, justement ?
DEUX : C’est pas à cause de la gare, c’est à cause du soleil.
UN : Ah bon.
DEUX : Le soleil d’Austerlitz.
UN : Le soleil d’Austerlitz. Y avait un soleil spécial, à Austerlitz ?
DEUX : Je ne pense pas, non. Ça devait être le même genre de soleil que celui qui nous fait suer en ce moment. Ce devait même être lui, quoi, c’était le soleil.
UN : Alors, alors ! Pourquoi d’Austerlitz ?
DEUX : Parce qu’il était à Austerlitz, ce jour-là.
UN : Allons ! Ecoutez : quand Georges traverse le Luxembourg ou qu’il passe la soirée à l’Opéra, il a beau aimer les distinctions honorifiques, il ne se fait pas appeler Georges du Luxembourg ou Georges de l’Opéra.
DEUX : Non. Bien sûr. Georges de l’Opéra, ça voudrait dire que Georges est employé à l’opéra.
UN : Et vous n’allez pas me dire que le soleil, ce jour-là, était employé à Austerlitz.
DEUX : Si, voyez-vous, c’est sûrement quelque chose comme ça. On dit le soleil d’Austerlitz parce que, à Austerlitz, le jour de la bataille, le soleil a dû jouer un grand rôle. Attendez que je me souvienne.
UN : C’est Napoléon, peut-être, qui l’a engagé à Austerlitz, le soleil ?
DEUX : Non, il ne l’a pas engagé, mais il a su s’en servir. Oui, c’est ça ! c’est Napoléon ! je me souviens. Vous savez qu’il en connaissait un sacré morceau, pour ce qui est de la stratégie, Napoléon.
UN : Oui, je sais. C’est comme ça qu’il s’est fait un nom. Remarquez, ils se sont fait un nom aussi, les Marx Brothers, mais pas tout à fait de la même manière.
DEUX : Si vous allez par là, il y a un autre gars qui s’est fait un nom, exactement le même nom que les Marx Brothers, mais d’une manière tellement différente qu’on dirait plus le même nom, c’est Karl Marx.
UN : Ah oui, ça ! Ce qui compte, c’est pas de se faire un nom original. Même quand on s’appelle Dupont, c’est pas impossible d’arriver à se faire un nom. Ce qui compte, c’est les moyens qu’on emploie pour se le faire.
DEUX : Alors pour en revenir à ce que je disais, le soleil d’Austerlitz, eh bien la tactique de Napoléon, et ça, les Autrichiens ils n’en sont pas encore revenus, tellement c’était bien trouvé, eh bien c’est que, voyant qu’il y avait du soleil, il s’est arrangé, pendant toute la journée, et vous comprenez, il suffisait de faire un mouvement tournant, pour que l’armée ennemie, elle ait tout le temps le soleil dans l’œil. Ils y voyaient rien, alors les grenadiers ils avaient qu’à taper dans le tas.
UN : Ça, c’est calé. Vous êtes sûr que ça s’est passé comme ça ?…
DEUX : Oh, oui… Sans ça, y a pas de raison qu’on parle du soleil d’Austerlitz. Et puis, faut pas oublier que Napoléon, c’était son grand truc, ça, de pas faire de plan de bataille à l’avance, de toujours s’inspirer des circonstances. C’est pour ça qu’on pouvait pas prévoir, et alors forcément, les Autrichiens, les Anglais, tout ça, ils étaient surpris.
UN : Ça, vous m’étonnez, avec votre histoire de « pas de plan ». Parce que je me souviens bien que le plan de la bataille d’Austerlitz, je l’ai vu. Il a été conservé.
DEUX : Où est-ce que vous l’avez vu ?
UN : Le plan qui a servi pour faire la bataille d’Austerlitz ? Dans le Larousse.
DEUX : Oui. Mais ça alors, vous savez… Larousse. Tenez, prenez le H. Meld, édition de 1910, l’article : Homme. Il y a plusieurs planches en couleurs, squelette, musculature, système nerveux, moi je veux bien. Mais jamais vous ne me ferez croire que c’est en prenant modèle là-dessus que mon père et ma mère m’ont fait, n’est-ce pas.
UN : Oui, c’est toujours facile de prévoir les choses une fois qu’elles sont arrivées.
DEUX : Et de toute façon, la manière dont ça s’est terminé, Austerlitz, ça pouvait pas être indiqué sur un plan. Sur le plan, y avait peut-être quelque chose qui voulait dire qu’il y avait des étangs, mais qu’ils étaient gelés, c’était sûrement pas marqué.
UN : Ah oui, je me rappelle. Eh bien, justement, il fallait pas qu’ils soient gelés, les étangs, puisque l’armée russe devait se noyer dedans.
DEUX : C’est vrai. Même que Napoléon il a dû faire une drôle de tête en voyant qu’ils étaient gelés et que l’armée russe, elle allait tranquillement passer dessus à pied sec.
UN : Vous vous rendez compte ! J’aurais voulu être là.
DEUX : Heureusement qu’il avait de la ressource.
UN : Et des canons ! Pour casser la glace à coups de boulets !
DEUX : Oui. Et l’armée russe, vous pensez, qui se croyait déjà sauvée, la tête qu’elle a dû faire.
UN : Au fond, c’est de la triche.
DEUX : Oh, ça mon cher, le génie, c’est toujours de la triche.
UN : Et c’est à ce moment-là que Grouchy est arrivé.
DEUX : Mais non. D’abord, c’était Blücher. Et puis vous pensez bien que Napoléon, il avait pris ses précautions, pour que Grouchy soit pas là, le jour d’Austerlitz. Y avait rien de tel que Grouchy pour faire rater les plans de bataille.
UN : Tiens, c’est pas l’autocar qui arrive ?
DEUX : Non… C’est un corbillard.